Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne publié en septembre 2024 et plus particulièrement sa « partie B », n’a pas été conçu comme un manifeste sectoriel, encore moins comme un document militant. Et pourtant, il est en train de devenir la matrice intellectuelle de nombreuses décisions prises ou en préparation à Bruxelles, notamment sur la circularité des plastiques.
C’est pour cette raison que j’ai qualifié ce rapport de « boussole de la boussole » de la Commission européenne, lors d’une conférence à Bruxelles où j’avais été invité à intervenir (vidéo ci-dessous).
Non pas parce qu’il dicte chaque mesure, mais parce qu’il redonne un cap : celui d’une circularité réaliste, industrialisable et compatible avec une Europe qui ne renonce pas à produire.
Une distinction claire face aux émissions de GES
Le rapport Draghi a le mérite de remettre l’église au milieu du village concernant l’impact carbone direct de notre production. Il distingue explicitement le secteur « Caoutchouc et plastiques », des quatre familles d’industries les plus énergivores (chimie, métaux de base, minéraux non métalliques comme le verre ou le ciment, papier et bois).
L’industrie plastique émet ainsi moins de gaz à effet de serre (GES) que toutes ces industries tant en termes absolus que par rapport à la valeur ajoutée du secteur. Ce n’est pas une opinion personnelle de Mario Draghi ou de l’industrie plastique. C’est un constat documenté et assumé.
Ce rappel factuel est essentiel. Il vient contredire frontalement un récit trop répandu selon lequel l’industrie plastique serait, par nature, l’un des grands responsables climatiques de l’industrie européenne. Diminuer les émissions de GES ne passera pas par la diminution de la plasturgie européenne. Pour une filière où certains passent leur temps à se justifier, ce point change la donne.
Dépasser le contresens de la « décarbonation »
Le rapport Draghi opère une clarification conceptuelle majeure, que beaucoup feignaient d’ignorer jusqu’ici : le plastique est un matériau carboné. Par construction. Par définition. Par chimie.
Dès lors, parler de « décarbonation » du plastique est un non-sens. Et Mario Draghi le dit explicitement : l’enjeu n’est pas de supprimer le carbone, mais de réduire la dépendance aux combustibles fossiles comme matière première.
Aujourd’hui encore, une grande part des plastiques produits en Europe reposent sur des ressources fossiles. Le rapport ne nie pas ce fait. Il en tire une conclusion stratégique : l’avenir du secteur passe par la défossilisation, quand cela est possible. Pour y arriver, le recyclage et l’émergence d’un véritable marché unifié des matières premières secondaires, et l’utilisation de solutions biosourcées, pertinentes pour certaines applications, nous permettront assurément d’y arriver.
Ce basculement sémantique est loin d’être anodin. Il valide, noir sur blanc, ce que Plastalliance affirme depuis des années : le problème n’est pas le matériau plastique, mais le modèle d’approvisionnement.
Un diagnostic réaliste sur l’économie du recyclage
Mario Draghi admet ouvertement que le recyclage des plastiques ne bénéficie pas actuellement d’un modèle économique solide (« strong business case »).
Le rapport identifie clairement ces freins :
– La matière vierge reste moins chère, même en incluant le prix du carbone.
– Les coûts de mise en décharge et d’incinération sont encore trop faibles en Europe.
– Il est difficile d’obtenir une « prime verte » (green premium) pour les plastiques recyclés en raison de la qualité variable des matériaux secondaires.
Ce diagnostic est précieux, car il rompt avec une fiction dangereuse : celle qui consiste à imposer des objectifs sans créer les conditions économiques de leur atteinte.
Le rapport prépare ainsi le terrain à une nouvelle donne européenne, l’acte sur l’économie circulaire, visant à structurer un marché unique des déchets, et à rendre le recyclage compétitif vis-à-vis de l’incinération et de l’enfouissement. C’est là aussi que se joue l’avenir de la filière.
Mettre fin à la surrèglementation nationale : un enjeu de survie industrielle
Enfin, le rapport Draghi s’attaque à un sujet que les industriels connaissent trop bien : la surtransposition nationale et le gold-plating. Selon la Commission européenne, le gold plating est défini comme « un excès de normes, de lignes directrices et de procédures accumulées aux niveaux national, régional et local, qui interfèrent avec les objectifs politiques attendus de cette réglementation ».
Ces couches réglementaires supplémentaires, ajoutées par certains États membres (comme la France) au-delà des textes européens, créent une complexité inutile, fragmentent le marché et pénalisent les entreprises opérant sur plusieurs territoires.
La recommandation de renforcer le rôle de la Single Market Enforcement Taskforce (SMET) n’est pas technique. Elle est politique. Elle signifie que l’Europe ne peut pas prétendre défendre sa compétitivité industrielle tout en tolérant des distorsions internes qui affaiblissent ses propres champions. Car trop souvent, l’Europe est accusée de ce que les États membres ajoutent eux-mêmes. La circularité ne survivra pas à 27 interprétations ou applications divergentes d’un même texte.
Pour la plasturgie européenne, c’est un signal clair : l’harmonisation n’est pas une option, c’est une condition de survie.
Une feuille de route à soutenir, pas à caricaturer
Le rapport Draghi ne prône en aucun la disparition du plastique, y compris à usage unique. Il reconnaît que la filière représente environ 5 % de l’industrie manufacturière européenne et qu’elle est stratégique pour l’autonomie industrielle du continent.
Il propose une voie exigeante mais réaliste : celle d’une circularité compatible avec la compétitivité, fondée sur des marchés fonctionnels, des règles claires, une énergie accessible et une Europe qui cesse de s’auto-handicaper.
Plastalliance sera là pour saisir de cette boussole non pour subir la transition, mais pour la piloter avec celles et ceux qui partagent ces valeurs.